Parmi les destinations dont la découverte ne peut être complète sans un authentique accompagnement culturel, le Mexique et le Guatemala exercent toujours la même fascination. Entre légendes et histoire, entre archéologie et modernité, ces terres présentent maints visages, qui recèlent encore de multiples énigmes. Vous invitant à la rencontre de l'âme indienne, Pascal Windland, conférencier de Clio, vous propose sa propre perception de ces deux pays où, depuis plusieurs années, il a effectué de longs séjours et guidé de nombreux groupes de voyageurs.
Cortes, en terres mexicaines, a devancé les prédictions des astrologues aztèques, entraînant leur Cinquième Soleil dans une chute prématurée. Ce hiatus dans un calendrier ésotérique multiséculaire eut pourtant des conséquences attendues et redoutées : la destruction et la mort d'une civilisation promise dès lors à une inexorable mutation. Parcourir aujourd'hui le Mexique et le Guatemala devient rapidement, au-delà du plaisir des sens, une aventure spirituelle. Quitter une cathédrale baroque pour un marché indien, une pyramide pour un lieu de pèlerinage, c'est récupérer une partie de cette mémoire collective enfouie, dont des bribes réapparaissent chaque jour sous le pinceau de l'archéologue comme dans les graines de cacao interrogées par le chaman.
Une culture sculptée dans le vif
Evoquant tour à tour les sacrifices humains d'hier et le folklore bon enfant d'aujourd'hui, images stéréotypées de ce bout d'Amérique, le voyageur découvrant le Mexique, rempli d'une perplexe curiosité, s'interroge sur le chemin parcouru, cherche le fil d'une Ariane métisse. Très vite, les souffrances sublimées, le paradoxe de ce prodigieux instinct vital fasciné par la mort, surgissent de cette culture sculptée dans le vif. Née probablement il y a 5 000 ans dans les marécages formant berceau autour de la baie de Campeche, elle confère à toutes ses connaissances une dimension sacrée, toujours présente après conquêtes et révolutions. Zapotèques, Mixtèques, Teotihua-cans, Toltèques, et bien sûr Mayas, sont autant de peuples qui auraient pu se réclamer de cette culture-mère olmèque qu'ils ont sans le savoir adaptée, magnifiée et transmise ensuite à l'empire de Moctezuma. Puis, en 1519, les Espagnols vinrent les «découvrir»...
Phare et conservatoire de la mésoamérique, Mexico a vécu les heurs et les malheurs de toute cité mythique. Aujourd'hui, blasée par les superlatifs louangeurs ou catastrophistes, c'est une mégalopole qui déconcerte. En surface, une ville à la recherche de sa modernité, embarrassée par une croissance qui n'a pas laissé le temps aux urbanistes d'exercer leurs talents. Autour d'un centre historique à l'architecture espagnole patiemment restaurée, des kilomètres carrés de cubisme grandeur nature. En dessous, Tenochtitlan : deux siècles d'une mémoire aztèque compactée, arasée, surgissant à la moindre entaille. La mouvance du sous-sol, qui a fait pour encore de longues années de la cathédrale une œuvre d'art contemporain, semble être la manifestation de cette omniprésence trop longtemps muselée. Entre deux mondes superposés, le musée d'Anthropologie et sa toute nouvelle salle maya, le musée du Templo Mayor, réconcilient avec brio l'histoire fracturée d'un peuple composite.
Les villes de l'altiplano
Terre d'alliances et de discorde, l'altiplano a été le théâtre de luttes fructifères. Autour de la capitale, les témoignages d'un passé tourmenté se font plus spectaculaires. C'est l'austère grandeur de Teotihuacan, qui exhibe majestueusement ses pyramides mais ne dévoile qu'avec pudeur le raffinement de sa peinture, ou Malinalco, dont la citadelle solaire creusée dans le roc surplombe un village franciscain noyé dans les hibiscus et bougainvillées. Comme Xochicalco, un site dont on vient d'achever la restauration, Cacaxtla fait partie de ces cités-États édifiées en pleine période d'insécurité, après l'abandon de Teotihuacan. Forteresse certes, mais ornée des plus belles fresques du Mexique central, qu'il est urgent d'admirer car le mal implacable qui ronge les pigments de Bonampak vient d'apparaître ici aussi. Deux tribus ornées de leurs animaux totémiques s'affrontent dans une lutte symbolique. Les corps mutilés des guerriers, exsangues ou triomphants, entament par leur combat, une danse de vie et de mort, sublimant la symbiose de l'art graphique hérité de la Cité des Dieux et du génie pictural des artistes mayas.
A son apogée au VIIIe siècle, l'art maya s'épanouit des hautes terres volcaniques de la Sierra Madre au plateau aride du Yucatán. Mais c'est éparpillés dans l'immense et inexpugnable plaine du Petén que ses créateurs vont forger son style le plus pur. Partout ils exploitent les mêmes connaissances, véhiculent les mêmes symboles, illustrent les mêmes thèmes, mais dans chaque métropole, les déclinent avec un caractère propre. Les reliefs en stuc ornant les façades de Palenque, les temples pyramidaux de Tikal, ou les stèles hiératiques de Copan sont des variations à l'infini sur un thème presque unique : la glorification du souverain et de son cortège de divinités protectrices. Certains de ces chefs-guerriers, aux responsabilités mystiques écrasantes, ont laissé dans l'histoire l'empreinte architecturale de leur grandeur. Ah Cacao à Tikal, Kin Pacal à Palenque, 18-Lapin à Copan, ces noms fleuris désignent de grands bâtisseurs obsédés par la pétrification de leur univers, la manifestation par la permanence de la pierre de l'élévation spirituelle des Mayas et la puissance de leurs élites.
Des temples et palais revêtus d'un linceul tropical
L'écrin naturel de ces cités endormies stimule l'imaginaire. Entouré des racines qui étranglent le temple IV de Tikal, au pied de l'avalanche de verdure qui semble vouloir fondre sur la ville de Pacal, il n'est pas rare de s'identifier, le temps d'une visite, aux premiers explorateurs dégageant avec exaltation temples et palais de leur linceul tropical. Copan n'a pas la même luxuriance, mais fascine par la finesse inouïe de ses sculptures, caressées par l'ombre d'arbres centenaires. Dans cette ville de symboles qui vivait au rythme des observations astronomiques, la mémoire se recouvre sous nos yeux. Le fruit des fouilles de ces dernières années est maintenant exposé dans un nouveau musée, inauguré en août dernier. A quelques heures de route, Quirigua, site quelque peu estompé par la proximité de sa prestigieuse voisine, est encore méconnu. Noyé dans les bananiers de la vallée du Motagua, il est un conservatoire prodigieux de la calligraphie maya. Glyphes et épigraphes, d'une fraîcheur surprenante, couvrent de leurs dessins sophistiqués les stèles démesurées ou les étonnantes «fantaisies tropicales», autels monolithiques aux contours incertains. Comme à Copan, ils datent et relatent avec rigueur les chroniques dynastiques et les événements de la vie des dirigeants, soucieux de les relier à l'équilibre du Cosmos.
Arpenter les sites du triangle maya classique permet de dénouer avec passion l'écheveau de messages subtils dont la signification se révèle d'années en années, d'éation à l'aube de sa redécouverte.
Les terres chaudes de la péninsule du Yucatán réservent d'autres sensations, une autre approche esthétique. A Uxmal, Kabah, Sayil, les motifs géométriques soulignent l'horizontalité de structures qui semblent vouloir épouser le relief de ce plateau karstique. L'omniprésence des masques de Chac, dieu de la pluie, alignés jusqu'à l'incantation sur la façade du Codz Pop de Kabah, scande le crucial besoin d'eau d'une région sans rivière. Chichén Itza, riche du même héritage, va connaître vers l'an mille un tout autre destin. Autour de ses puits sacrés, sur de nouveaux temples foisonnant de colonnes, aigles et jaguars sculptés dévorent des cœurs humains. Les Toltèques de l'altiplano et leur culture guerrière viennent ici marquer du sceau de leur architecture novatrice les prémices d'une renaissance inattendue.
Bien différente fut celle de l'Espagne triomphante qui, cinq siècles plus tard, d'une main la couronne et de l'autre la croix, mit en place la plus efficace entreprise économique jamais réalisée jusque-là en Europe. Grâce à une main-d'œuvre corvéable à merci, la Nouvelle-Espagne se devait de briller des mille feux de la culture espagnole ; Puebla et Antigua en furent les joyaux.
Puebla l'aristocrate, Antigua la fervente
La Cité des Anges était idéalement située sur la route des galions qui, de Manille à Séville, faisait transiter par le Mexique les chargements d'épices ou d'ivoire. Reflet de l'opulence de la vice-royauté, Puebla l'aristocrate a conservé toute sa noblesse. Cette étape, fort appréciée par les négociants de l'empire, l'est aujourd'hui tout autant par les visiteurs séduits par les toitures d'azulejos, les dorures convolutées de la chapelle du Rosaire, mais aussi par les recettes mitonnées autrefois dans les couvents de Sainte-Claire ou Sainte-Monique. La sympathie entre art baroque et gastronomie évoquée par Dominique Fernandez trouve ici son expression ultramarine.
Quant à Antigua, siège de la capitainerie du Guatemala sous le nom de Saint-Jacques, elle trouva sa vocation dans le rayonnement culturel et religieux. Dix-huit couvents et la prestigieuse université San Carlos sont toujours là pour en témoigner, même si la ville porte les stigmates d'un passé marqué par les catastrophes naturelles. Eruptions volcaniques et tremblements de terre ont fini par venir à bout de cette capitale abandonnée en 1773, qui nous livre deux siècles plus tard le charme tranquille de ses églises de dentelle déchirée, ses cloîtres où les cloches sont celles du Datura, et ses ruelles pavées de galets, traçant de leur rectitude le damier d'une cité assoupie. Mais il ne faut pas se laisser berner par l'apparente nonchalance un peu embourgeoisée d'Antigua. Car la ferveur et la magnificence religieuse n'ont pas succombé aux colères telluriques. A l'approche de la semaine sainte, chaque confrérie est prête à célébrer les fêtes de Pâques avec les fastes de la lointaine Séville. Les rues se parent d'œuvres d'art éphémères : tableaux de sciure colorée dessinés au pochoir et couverts de fleurs, bientôt foulés par le piétinement balancé des porteurs. L'arrivée crépusculaire de ces processions devant la cathédrale, sous la silhouette conique du volcan de Agua, est un spectacle inoubliable.
D'autres villes au charme plus provincial sont devenues ces utopiques miroirs urbains de l'Espagne du Nouveau-Monde, ces «étoiles d'empire» que l'on croyait à tort tracer sur une terre vierge. Les troupes de Cortes et d'Alvarado n'ayant point trouvé l'Eldorado qui faisait tant rêver les conquistadors, c'est l'argent, «l'excrément de lune» des Mixtèques, qui fera finalement la richesse de l'économie coloniale. L'extraction du précieux minerai et le Bénéfice, cette technique révolutionnaire de séparation du métal grâce au mercure, vont concentrer autour des villes minières une activité lucrative dont les acteurs resteront parfois dans l'histoire. C'est le cas de Taxco, à laquelle le Béarnais Joseph de la Borde a attaché son nom au XVIIIe siècle. Propriétaire de la mine de San Ignacio, il est aussi le bienfaiteur d'une ville qu'il va, grâce à sa fortune, orner des plus beaux atours : fontaines essaimées dans les ruelles tortueuses et escarpées, demeures labyrinthiques à multiples patios, et surtout Santa Prisca, un des sommets de l'art baroque churrigueresque, église dressée au cœur d'une ville qui s'accroche aux monts Atachi.
Oaxaca, élégante et séductrice
Oaxaca, fief d'un Cortes devenu marquis, va sous l'égide dominicaine se parer des élégantes demeures d'une société créole imposant son régime de castes. Il était déjà loin le temps où céramistes zapotèques et joailliers mixtèques façonnaient, autour de Monte Alban, les chefs-d'œuvre rassemblés aujourd'hui au musée de Santo Domingo. Et dans la Tombe 7 de cette imposante capitale puis nécropole surplombant la vallée, reposaient encore les inestimables bijoux qui échapperont aux creusets royaux. Est-ce la lumineuse douceur de sa pierre verte, l'atmosphère nonchalante du parc central, la suavité de son chocolat ? Oaxaca laisse toujours au cœur de ses «amants de passage» une étrange nostalgie.
Plus au sud, San Cristobal de Las Casas, autrefois capitale du Chiapas, est une autre facette de trois siècles de domination espagnole. Moins élitiste que Puebla, elle vibre au contraire de son indianité. Une partie de son nom honore d'ailleurs son courageux évêque, Bartholomé de Las Casas, premier protecteur des Indiens auprès de Charles Quint. En terre maya, la rencontre de deux mondes n'est jamais chose facile, et les chroniques de rebellions indiennes et massacres espagnols abondent. Pourtant, il émane toujours de San Cristobal un sentiment de tranquillité absolue, et près de l'église Saint-Dominique, à la façade dévorée par des plâteries échevelées, les Indiens Tzotzil, encore engourdis par la froidure du matin, préparent le marché.
C'est d'ailleurs en descendant vers le sud, aux portes de l'Amérique centrale, que se dévoile la quintessence de l'âme indienne. Le Chiapas et les hautes terres du Guatemala rassemblent les humbles héritiers d'une culture maya singulière et plurielle.
La véritable quête du peuple indien
Au-delà du charme bariolé de leurs parures, c'est la spiritualité de ces «Hommes de Maïs», chantés par Asturias, qui révèle leur vraie dimension. Qu'importe le véhicule : Eglise catholique, secte évangélique, culte des saints, divinités de la nature, souvent tout à la fois.
Leur vision animiste de l'univers les projette dans un monde surnaturel et magique, où chaque moment de la vie quotidienne s'inscrit dans un ordre cosmique à préserver à tout prix. Telle est la véritable quête du peuple indien ; elle se révèle plus aujourd'hui dans la lutte fratricide des Chamulas de San Juan contre les exigences du protestantisme nord-américain implanté dans leur village, que dans l'idéologie politico-médiatique d'un sous-commandant Marcos. Opprimés ont courbé l'échine, et se sont laissés identifier à leur silhouette tassée par le portage qui se profile encore au bord des routes. Car pour eux l'essentiel est ailleurs, il a la pureté du diamant, se transmet presque génétiquement d'une génération à l'autre, a résisté aux massacres et aux déportations. C'est le sentiment d'appartenir à un peuple élu, choisi par les dieux et les éléments pour sceller l'harmonie entre les esprits subtils et les êtres de chair. Ce sont les «vrais hommes» disent d'eux-mêmes les Lacandons. Presque insensibles aux temps qui changent, aux présidents blonds aux yeux bleus qui les gouvernent, et même indifférents à la curiosité du visiteur, ils marchent silencieusement vers leur champ de maïs, le milpa, pour célébrer jour après jour la plus intime des communions avec la terre de leurs ancêtres. Le marché d'Almolonga en dit long sur l'habileté de ses habitants pour extraire de leur terre nourricière, fertilisée par le feu du volcan, des monceaux de légumes et de fleurs. Malheur au visiteur qui, étourdi par l'agitation silencieuse des femmes aux huipiles éclatants, ne verra pas débouler la pyramide de radis géants, la colonne dressée de glaïeuls en boutons. Combien de temps encore opposeront-ils l'économie de «sur-vie» à l'économie de profit ? Le voyageur est loin d'envier la rudesse de la vie indienne, mais quelle fascination devant une richesse intérieure que la nostalgie de l'homme moderne nomme authenticité...
Contrairement aux Tzeltales, Tzotziles et Lacandons du Chiapas, les Indiens du Guatemala, parlant plus de vingt-trois langues, sont majoritaires dans leur pays. Quichés, Cakchiquels et Tsutuhils sont depuis le XIVe siècle les tribus dominantes. Frères ennemis au temps où Pedro de Alvarado pénétrait sur un territoire divisé, ces ethnies aux racines communes continuent à cultiver leurs différences, linguistique ou vestimentaire.
Des villages accrochés aux jupes des volcans
Le lac Atitlan et les montagnes environnantes sont un cadre exceptionnel pour une vie de labeurs et de prières. Autour du lac, les villages s'accrochant aux jupes des volcans portent les noms de saints dont les statues soigneusement vêtues sont respectueusement alignées dans l'église. Les hommes cultivent le maïs, le café ou l'oignon, les femmes tissent et vendent. En principe. Car à Santiago Atitlan, Jose Pop Pacach est le meilleur brodeur du village et passe sa journée au champ avant de saisir l'aiguille... Tout près de sa maison, le Maximon, idole de bois couverte de foulards, protège les villageois qui viennent lui apporter, en guise d'offrandes, cigares, bougies et eau de vie. Même équilibre entre croyances et vie traditionnelle à Chichicastenango, aussi célèbre par son marché que par son église, où les chuchqajau, intercesseurs de l'âme quiché, perpétuent la tradition sacrée du lieu. C'est dans ce village en effet qu'a été recueilli et transcrit le Popol Vuh, livre de la Genèse et de la Sagesse des anciens Mayas.
Fleuves et rivières ont joué un rôle primordial dans une région accidentée et couverte de forêts. Ces voies d'échanges culturels et commerciaux amplement fréquentées par la civilisation maya qui n'utilisait pas la roue, ont été également largement empruntées par les navigateurs européens. Il faut remonter le Rio Dulce, de la baie d'Amatique au lac Izabal, pour éprouver, en communion avec une nature généreuse, la sensation des pirates et corsaires venant chercher leur butin à sa source. Dans les gorges sinueuses aux parois luxuriantes, hérons, pélicans et Indiens Kekchi continuent à pêcher de concert. La nature est vraiment le fil conducteur de toute découverte de la mésoamérique. Même Ciudad de Guatemala, polluée et chaotique, fascine par ces failles sismiques qui la morcellent. Vibrante autour de nous, brusquement travestie au gré des altitudes, la voici à nouveau sur les poteries anciennes. Source inépuisable d'inspiration, la faune et la flore sont partout dans l'art précolombien, du ceiba, arbre de vie des Mayas, au serpent emplumé de Teotihuacan.
Le Mexique et le Guatemala, unis puis séparés par l'histoire, ont un même destin. Depuis leurs villes tentaculaires jusqu'aux jungles inaccessibles, s'élève avant tout un même et formidable hymne à la vie.