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Chronologie de Ceylan
De Ceylan à Sri Lanka

Environ 21 millions d’habitants peuplent l’île de Ceylan, qui couvre 65 610 kilomètres carrés, soit l’équivalent d’un neuvième de la superficie de la France métropolitaine. Deux populations se partagent majoritairement le pays depuis 1 800 ans, les Cinghalais bouddhistes et les Tamouls hindouistes, aux cultures très anciennes, héritières de patrimoines différents. Universellement célèbre pour ses saphirs, son thé et, malheureusement, pour une guerre civile et religieuse interminable qui a endeuillé « l’île du Bonheur » au tournant des XXe et XXIe siècles, Ceylan demeure trop méconnue pour ce qui concerne son intérêt culturel et touristique.


Une trentaine de kilomètres seulement s’étendent entre l’Inde continentale et cette grande île en forme de goutte d’eau – certains l’ont appelée « larme scintillante » – dont les côtes s’élèvent vers son point central, le mont Pidurutalagala qui culmine à 2 524 mètres. Le détroit de Palk qui la sépare de l’Inde est barré par un archipel de bancs de sable entrecoupés de hauts-fonds, qui porte les jolis noms de pont d’Adam pour les Cinghalais et de pont de Rama pour les Tamouls. A l’exception de trois chenaux principaux, la faible profondeur des passes, parfois d’un mètre seulement en basses eaux, représente un obstacle majeur pour la navigation hauturière, contrainte de contourner l’île par le sud.

En revanche, la succession des îles du pont d’Adam semble bien avoir constituée autrefois un isthme continu qu’une catastrophe naturelle aurait brisé et partiellement submergé en 1480. Cette « chaussée » entrecoupée de chenaux s’est révélée aisée à traverser à vue directe et d’îlot en îlot depuis les temps les plus reculés avec des embarcations même primitives. Elle a donc permis un peuplement précoce et des relations humaines, commerciales, culturelles et politiques ininterrompues avec le continent.


Proche de l’Inde et peuplée de communautés qui en sont originaires, Ceylan est aussi, depuis l’Antiquité, une terre d’escale et de commerce ouverte aux navigateurs et aux marchands venus de tout le vieux monde, un lieu de rencontre et d’échanges où se sont succédé les Arabes, les marins méditerranéens du Nord et du Sud, et toutes les nations commerçantes et maritimes, de l’Orient profond à la Chine.


La variété des reliefs, des végétations sauvages et des productions agricoles nourrit la diversité des paysages où domine une palette de verdure. Aux terres basses exploitées en rizières de plaine succèdent les piémonts arboricoles, les exploitations d’hévéa – l’une des principales productions du pays – et les reliefs plus marqués où dominent, avant d’accéder aux paysages plus minéraux du Pidurutalagala, les plantations d'arbres à thé et la forêt.

Des villes principales, la plus connue reste Colombo, ville mythique qu'ont décrite les récits des navigateurs européens, capitale économique du pays située sur la rive occidentale de l’île, forte de 700 000 habitants en majorité cinghalais. La zone cinghalaise compte d'autres villes majeures, elles aussi dotées d'un riche patrimoine : Galle, sur la côte sud, et Kandy, dans le Centre du pays, cité historique, centre religieux et ancienne capitale politique. Toute proche de Colombo, Sri Jayawardenapura, devenue capitale officielle du Sri Lanka depuis 1979, conserve le souvenir de l’époque où, se dénommant Kotte, elle était capitale d’un royaume avant de devenir une place forte protégeant un comptoir colonial portugais des plus prospères. []

Dans la partie septentrionale, en zone tamoule, Jaffna fait face à l’Inde via le pont d’Adam et représente la porte d’entrée traditionnelle de l’île à partir du continent. C’est aussi une escale de l’ancienne route maritime de la soie que Marco Polo visita.


A l’issue d’une longue période de plus de mille ans marquée par une histoire chaotique et complexe mais qui vit la constitution d’un superbe patrimoine architectural et religieux, Ceylan entra dans l’histoire des grandes nations coloniales européennes dès le tout début du XVIe siècle. Sa richesse et sa position géographique, stratégique sur la route des Indes orientales, en firent un enjeu de pouvoir et une zone de conflits acharnés, dont elle conserve les traces, sous la forme de villes fortifiées qui attireront les amateurs d’architecture coloniale ou militaire, qu’elle soit portugaise, hollandaise ou britannique.

Ce fut l’Anglais qui s’imposa définitivement à la fin du XVIIIe siècle en profitant de l’effacement militaire et commercial du concurrent batave, relégué par les victoires du Directoire français au statut de république vassale. Maîtresse de Ceylan comme de l’Empire des Indes, la Couronne britannique fit entrer Ceylan dans l’ère de la modernité technique et économique et, entre autres choses, importa dans l’île un végétal jusqu’alors inconnu, le Camelia sinensis, autrement dit l’arbre à thé.


On sait que l’Empire britannique pratiqua une forme particulière (pour nous, Français) de contrôle et d’exercice de la puissance coloniale, consistant à s’appuyer sur des élites locales comme relais de pouvoir et courroie de transmission des décisions prises par un encadrement colonial peu nombreux. Cette manière de faire se révéla lourde de conséquences pour l’avenir de Ceylan. En effet, le colonisateur étaya délibérément et de manière constante son pouvoir sur la minorité tamoule dont il fit le vivier de ses élites administratives et judiciaires locales, au détriment de la majorité cinghalaise reléguée à un statut de population mineure, y compris dans le domaine éducatif.

Ainsi va se développer au sein de la population cinghalaise un ressentiment très vif, un complexe de persécution et d’humiliation, un désir de revanche qui, au sortir de la phase d’accession à l’indépendance politique en 1948, vont entraîner un effet de balancier. Sous l’égide de gouvernements dirigés par les partis politiques cinghalais, la politique linguistique, administrative et culturelle du tout nouveau Sri Lanka (« l’île du bonheur ») va créer les conditions d’une tension grandissante entre Cinghalais et Tamouls. Elle débouchera sur une guerre civile de 1983 à 2009, avec le cortège d’atrocités, de destructions et d’exodes que supposent depuis toujours de tels événements.

Fort heureusement, la fin de la guerre civile et le retour à la stabilité politique en 2010 marquent une entrée apaisée de l’île du Bonheur dans l’histoire du XXIe siècle, qu’elle aborde en convertissant ses contradictions et ses contrastes en autant d’attraits.

A une date inconnue, qui correspond à un paléolithique local, l’île de Ceylan est occupée par une population de chasseurs-cueilleurs très certainement issus d’Inde méridionale. Les coutumes et leurs modes de vie initiaux semblent proches de ceux des Aborigènes d’Australie, sans que l’on puisse cependant établir une relation ethnique formelle entre ces deux populations. Les descendants actuels de ce peuple comptent quelques centaines d’âmes et sont connus sous les noms de Veddah ou Wanniyala-Aetto.


Confinés aux montagnes centrales de l’île, certains d’entre eux restaient fidèles, jusqu’à il y a peu, à des pratiques sociales apparentées à un néolithique avancé. Cette population, isolée par ses origines et sa culture, est restée à l’écart des grands mouvements culturels et politiques et n’a joué aucun rôle particulier dans l’histoire antique, moderne et contemporaine de Ceylan. Au XIXe siècle, le colonisateur anglais tenta d’utiliser ces populations comme main-d’œuvre quasi-servile dans les plantations, mais avec des résultats médiocres en termes de productivité, et abandonna rapidement cette pratique pour se tourner vers d’autres sources de main-d’œuvre, importées du continent.

Aujourd’hui, les zones forestières qui constituent leur habitat traditionnel sont progressivement rasées au profit de domaines où l’agriculture et l’arboriculture sont pratiquées de manière extensive à des fins industrielles. Les derniers Veddah subsistent dans des villages assez misérables et difficiles d’accès, en lisière de forêt. Ils parlent un dialecte cinghalais et pratiquent une religion qui mêle des racines animistes à l’apport bouddhiste des Cinghalais environnants.


500 ans environ avant l’ère chrétienne, un peuple indo-européen s’établit à Ceylan. C’est un rameau détaché des populations issues de la civilisation védique (née en Perse et en Bactriane), dont la langue commune originelle est le sanscrit et qui sont alors en train de former les royaumes aryas du Nord de l’Inde. Ce peuple semble avoir migré à travers l’Inde centrale jusqu’au détroit de Palk. Il constitue la souche ethnique et linguistique des Cinghalais actuels, qui réunit les trois quarts de la population du Sri-Lanka. Les Cinghalais parlent la langue cinghalaise, qui appartient au rameau indo-aryen des langues indo-européennes, et pratiquent aujourd’hui la religion bouddhiste à laquelle ils se sont convertis au IIIe siècle avant notre ère. A compter de la migration des Tamouls et jusqu’à nos jours, ils représentent la population majoritaire des deux tiers environ du pays, dans l’Est, le Sud et le Sud-Est de l’île.


Au IIIe siècle avant notre ère, des Tamouls, un peuple dravidien originaire du Sud de l’Inde (où ils forment aujourd’hui la population de l’Etat du Tamil Nadu), tente de conquérir Ceylan. Les Cinghalais réussissent à contenir cette invasion et les Tamouls ne colonisent que les parties septentrionale et orientale de l’île. Ils se donnent comme capitale la ville de Jaffna, le port le plus proche de l’Inde face au détroit de Palk, qui constitue encore la principale ville tamoule de Ceylan. Il semble que ce soient les Tamouls qui aient implanté à Ceylan la culture du riz. Ils enfantent la souche ethnique et linguistique des « Tamouls de Ceylan » actuels, qui parlent la langue tamoule, une langue dravidienne, et sont majoritairement de religion hindouiste.


Les Tamouls de Ceylan, qui représentent 12 à 13 % de la population de l’île aujourd’hui (ce chiffre a baissé depuis la guerre civile en raison d’un exode assez massif) ne doivent pas être confondus avec les « Tamouls indiens », issus des basses castes et des parias de l’Etat indien actuel du Tamul Nadu. Ces Tamouls indiens, 7 % de la population, ont immigré tardivement, dans la seconde moitié du XIXe siècle, recrutés en Inde par le colonisateur anglais pour occuper les fonctions d’ouvriers agricoles auxquelles les Veddah autochtones se révélaient inadaptés. A la différence des Tamouls de Ceylan, ils resteront confinés à des tâches subalternes et à une condition prolétaire. Eux aussi parlent la langue tamoule et pratiquent la religion hindouiste.


La troisième ethnie, en nombre, du pays est constituée des « Maures » qui descendent des marchands arabes sédentarisés dans les ports de l’île. Nombreux à Colombo, ils sont présents aussi sur la côte orientale où la plupart pratiquent le commerce et l’agriculture, et représentent au total environ 7 % de la population du Sri Lanka contemporain. Au cours de l’Histoire, leur langue arabe s’est progressivement abâtardie en « arwi » sous l’influence tamoule. Ils parlent aujourd’hui un dialecte tamoul mêlé d’expressions arabes, mais restent fidèles à la religion musulmane de leurs ancêtres.


La relation entre l’appartenance ethnico-linguistique et l’adhésion à une religion est forte et constante dans l’histoire de Ceylan, mais comporte des exceptions notables. Il existe des cas de conversions individuelles et même de prosélytisme par les convertis. C’est ainsi que l’une des œuvres majeures de la tradition épique tamoule, Manimekalai, écrit au VIe siècle de notre ère par Chitalai Chatanar, est, certes, un roman d’amour traditionnel entre deux jeunes gens, mais aussi une œuvre de propagande religieuse en faveur du bouddhisme, alors que l’on sait les Tamouls traditionnellement hindouistes. L’héroïne, Manimekalai, se convertit au bouddhisme et exalte sa nouvelle religion, tout au long d’une histoire qui se déroule des deux côtés du pont d’Adam, entre le Tamil Nadu en Inde et la région de Jaffna à Ceylan. Le Bouddha lui-même visite Jaffna à cette occasion.

 

Dans l’Antiquité, de nombreux textes grecs et latins mentionnent l’île de Ceylan sous le nom de « Trabopane ». L’astronome et géographe grec Eratosthène la décrit au IIIe siècle avant notre ère. Elle figure sans doute sur la carte de Ptolémée au IIe siècle de notre ère (un débat ancien sur Trabopane a vu certains experts opiner que l’île figurée par Ptolémée serait en réalité Sumatra). L’auteur romain Pline l’Ancien mentionne au Ier siècle la réception à Rome d’ambassadeurs de Trabopane.


L’île est citée par Le Périple de la mer Erythrée, une œuvre grecque anonyme du début de l’ère chrétienne, qui décrit, aller et retour, l’itinéraire partant de Rome ou d’Athènes jusqu’à la région de Calcutta via la mer Rouge, ainsi que les diverses ressources susceptibles d’être acquises dans les différentes contrées abordées par les marchands (or et autres métaux précieux, pierres précieuses, soie, ivoire, épices). A cette époque, l’île commerce avec l’Egypte et le Bassin méditerranéen. Elle est réputée pour sa production d’épices et de pierres précieuses, saphirs bien entendu, mais aussi rubis, améthystes, pierres de lune.


Tout au long du Haut Moyen Age, les marchands arabes du Golfe fréquentent régulièrement l’île tant pour ses richesses propres que comme terre d’escale et d’avitaillement. Certains s’y sédentarisent. Ils perpétuent la route maritime de la soie établie dès l’Antiquité gréco-romaine entre la Méditerranée et l’Extrême-Orient, et qui concurrence la route terrestre de l’Asie centrale sans toutefois la supplanter. En effet, malgré la lenteur des caravanes, les tracasseries administratives et les raids de nomades, la route terrestre reste moins périlleuse que la route maritime davantage soumise aux aléas de la navigation, aux caprices des vents, aux phénomènes climatiques et à la piraterie (dont on sait qu’elle reste florissante et dangereuse dans toute la région à l’est du détroit de Malacca en ce début de XXIe siècle).


Au début du XIe siècle, l’astronome et physicien ouzbek Abu-Rehan Al Barani mentionne l’existence de l’île. Ceylan figure à sa place exacte sur la Tabula Rogeriana, la carte du monde établie à Palerme en 1154 par le grand géographe arabe Al Idrisi, à la demande du roi normand Roger II de Sicile. C’est la première véritable cartographie globale du vieux monde, qui compile le savoir des Normands sur l’Europe et celui des Arabes sur l’Afrique septentrionale et l’Asie. La précision de cet ouvrage reflète la qualité de la documentation géographique accumulée en Orient par les marchands arabes au cours des siècles précédents, de la Méditerranée occidentale (« Al Andalous ») jusqu’à l’océan Pacifique.


Dans Le Devisement du monde, ses récits de voyage publiés en 1292, Marco Polo relate son escale et son séjour à Jaffna qu’il décrit comme une ville marchande pittoresque et très animée. De retour de Chine, il suivait la route maritime de la soie en compagnie d’une princesse chinoise que son père, l’empereur mongol Kubilai Khan, destinait au roi de Perse comme épouse.


Plus tard, le Vénitien Nicolo di Conti (1395-1469) effectue un voyage d’exploration long de vingt-cinq ans qui va le mener dans toutes les régions du Moyen-Orient et de l’Asie, en combinant les routes terrestres, fluviales et maritimes. Le document extraordinaire publié à son retour constitue une somme sur l’état politique, culturel et économique du monde oriental avant même l’ère des grandes explorations que Vasco de Gama va inaugurer trente ans après la mort de di Conti. De Ceylan, di Conti retient principalement la profusion en pierres précieuses et les techniques de culture du cannellier, source de richesses pour le pays dans le commerce international des épices.


Escale des explorateurs et commerçants occidentaux et arabes, Ceylan l’est aussi pour les Orientaux. Le Chinois Zheng He réalisa sept voyages d’exploration de 1405 à 1433, qui le menèrent de la mer de Chine jusqu’au golfe Persique, en mer Rouge où il toucha la Mecque et au Mozambique. Cet eunuque musulman devenu amiral de la flotte impériale fit six escales à Ceylan, relatées par les Merveilles des océans, le grand récit de voyage écrit par son compagnon d’aventures Ma Huan pour en rendre compte à l’empereur de Chine.

 

Jusqu’à l’arrivée des premiers colonisateurs européens, l’histoire de l’île se caractérise par une dissymétrie entre les ressources politiques et militaires des Cinghalais et des Tamouls.


Les royaumes cinghalais et la civilisation cinghalaise communiquent avec le monde environnant, participent à l’élaboration du bouddhisme et à sa propagation internationale, commercent avec l’extérieur, mais ne peuvent bénéficier d’aucun appui militaire ou politique étranger à l’île. Sans doute, venus du Nord de l’Inde, sont-ils trop éloignés des Etats dont ils pourraient se réclamer parents et alliés par le sang, la langue et la religion. Ils devront donc ne compter que sur leurs propres forces pour résister aux vagues tamoules successives.


Tout au contraire, dès l’installation des premiers Tamouls dans le Nord de l’île et la fortification de leur capitale Jaffna, ils recevront l’appui de nombreuses « vagues d’assaut » dépêchées par les différents royaumes et empires dravidiens du Sud de l’Inde avec qui ils partagent le sang, la langue et la religion.


L’histoire la plus ancienne de Ceylan est principalement documentée par le Mahavamsa (la « grande chronique ») du moine bouddhiste Mahanama, rédigée au VIe siècle de notre ère en langue pali, un dérivé du sanscrit qui reste la langue sacrée du bouddhisme theravada pratiqué à Ceylan. La chronique relate l’histoire et la geste des rois cinghalais et tamouls du VIe siècle avant notre ère au IVe de notre ère, ainsi que l’histoire naissante du bouddhisme.


Au IVe siècle avant notre ère, le royaume cinghalais d’Anuradhapura fédère les petits Etats féodaux que les nouveaux arrivants cinghalais avaient constitués lors de leur arrivée. La ville, située vers le Centre-Nord de l’île, va rester la capitale cinghalaise de l’île jusqu’en 1070.


Vers 235 avant notre ère, le moine bouddhiste Mahinda (282-222) fils de l’empereur indien Ashoka de la dynastie des Maurya qui règne sur la majeure partie du Nord de l’Inde, introduit le bouddhisme à Ceylan et convertit à la nouvelle religion Devanampiya Tissa, le roi cinghalais d’Anaradhapura. La rencontre entre le roi et le moine se serait tenue à Mihintale, près de la capitale. Un mausolée, le plus ancien de l’île, y fut érigé en souvenir et des communautés monastiques s’y installèrent. Les mausolées actuels, plus récents, sont le lieu d’un pèlerinage commémoratif de l’événement que les Cinghalais considèrent comme fondateur de leur histoire. Anuradhapura, ville sainte du bouddhisme cinghalais, est classée au patrimoine mondial par l’Unesco. Ville de rayonnement culturel, religieux, artistique et intellectuel dont la renommée dépasse largement le maigre domaine géographique du pouvoir politique des maîtres des lieux, elle comprend de nombreux temples et des ensembles monastiques (vihara) majeurs, tous érigés au IIIe et IIe siècles avant notre ère. Les mausolées monumentaux – dagoba en langue pali – érigés à la gloire et en représentation mystique du Bouddha, dominent la ville de plusieurs dizaines de mètres. Le plus ancien, s'il n'est pas le plus haut, le Thuparama Dagoba, fut érigé comme reliquaire géant de la clavicule du Bouddha. Ville sainte, elle fut aussi capitale politique dont la grandeur et la majesté des monuments sont là pour témoigner au monde – ambassadeurs, amis ou ennemis potentiels – de la puissance du souverain (tout comme le fut plus tard Versailles en France). Le palais de Bronze de Duttugemunu témoigne dès le IIe siècle avant notre ère de cette splendeur avec ses mille six cents colonnes, neuf cents salles et six étages. Et ce, entre autres palais royaux élevés jusqu’au XIe siècle. La cité toute entière évoque un âge d’or politique et religieux cinghalais.


En 145 avant notre ère, le roi Erata de la dynastie Chola conquiert une partie de l’île de Ceylan. Cette dynastie tamoule, de religion hindouiste, a régné sur une partie du Sud de l’Inde, dont le Tamul Nadu. A ses époques de prospérité maximale, elle s’est constituée en empire maritime, étendant son influence jusqu’au Laos. Elle apparaît vers 300 avant notre ère et s’éteint en 1279, avec des périodes d’intermittence. Elle a donné son nom à la côte de Coromandel.


Une nouvelle offensive tamoule venue du Nord, en 104 avant notre ère, chasse le roi cinghalais Vattagamani Abhaya de sa capitale, Anuradhapura. Il se réfugie à Dambulla, au centre du pays, dans les contreforts de la montagne où il va tirer partie de la disposition naturelle des lieux pour abriter sa cour et perpétuer la tradition religieuse bouddhiste en ces temps difficiles. Le site de Dambulla est en effet constitué d’un grand rocher de granit creusé de quatre-vingts grottes naturelles environ. Autour du rocher, Vattagamani Abhaya fait édifier une ville de dimension modeste, mais, surtout, il va transformer l’ensemble des grottes en un immense vihara (complexe monastique bouddhiste) constitué de monastères et de sanctuaires qui abritent des centaines de statues et de représentations peintes à fresque. Les peintures murales du Raja Maha Vihara couvrent plus de 2 000 mètres carrés. L’une d’entre elles figure la tentation de Bouddha par le démon Mara, l’une des étapes fondatrices de la révélation au Bouddha de sa vocation et de sa mission mystique. Ultérieurement, une dagoba y sera érigée au Ve siècle de notre ère, puis, au XIIe siècle, des statues des divinités hindoues Vishnou et Saman y seront adjointes, tant il est vrai qu’à Ceylan, il ne suffit que d’un peu de paix civile et étrangère pour que l’hindouisme et le bouddhisme se côtoient sans heurts.


Un concile, tenu à Anaradhapura en 25 avant notre ère, unifie la doctrine religieuse et impose le bouddhisme theravada au sein de la population cinghalaise. Adepte de la « doctrine des Anciens », le theravada représente une des branches les plus anciennes du bouddhisme. Les Cinghalais d’aujourd’hui s’enorgueillissent du rôle central tenu par l’île dans la constitution et la propagation de cette religion qui prédomine aujourd’hui en Birmanie, au Laos, au Cambodge et en Thaïlande. Dans l’imagerie des bouddhistes adeptes de la doctrine theravada, Ceylan demeura la source de la sagesse et de la foi. C’est ainsi que le Birman Anawrahta, qui fonda le royaume de Pagan, premier Etat birman unifié, et y régna de 1044 à 1078, fit le pèlerinage de Ceylan après avoir décrété le bouddhisme theravada religion d’Etat.


En 433, des Tamouls continentaux venus de l’Empire pandya traversent le détroit et s’établissent à Ceylan dont ils conquièrent la moitié nord. Issu de l’actuel Tamul Nadu, mais en débordant souvent vers l’est et le nord, l’Empire pandya, fondé au VIe siècle avant notre ère, a représenté jusqu’à son terme en 1345 l’une des forces politiques majeures de l’Inde. Malgré des revers militaires à certaines époques face aux rois cinghalais, cet empire va s’instaurer comme puissance tutélaire des Tamouls de Ceylan, renouveler et conforter les liens de parenté ethnique et religieuse entre le continent et l’île, dont les effets se feront sentir jusqu’aux années 1990-2000 où les Tamouls continentaux soutiendront les insurgés tamouls du Sri-Lanka.


En 480, les Cinghalais battent les Tamouls de Jaffna et expulsent de l'île une bonne partie d'entre eux. Ceux-ci reviendront à Ceylan dans la décennie 770, lors de la deuxième invasion tamoule.


Les années 477 à 495 voient la naissance ex nihilo puis l’abandon d’une des merveilles architecturales et culturelles de Ceylan, le palais royal et la ville nouvelle de Sigiriya, près de Dambulla, dans la province du Centre. Ce fut la capitale temporaire du royaume cinghalais, projet fou conçu par le roi Kasyapa. Héritier de son père Dhatusena, roi d’Anuradhapura, il le fait assassiner et usurpe le trône. Soit par volonté de fuir les lieux de son parricide, soit pour se protéger de la revanche possible de ses rivaux, il imagine de construire un palais-forteresse sur une éminence rocheuse aux flancs verticaux, haute de 200 mètres, qui domine un paysage sauvage du Rajarata, au centre du pays et sur les contreforts de la montagne centrale de Ceylan. La forme de cette structure rocheuse lui avait valu le nom de « Dent du lion ». Kasyapa joue sur le mot et fait construire une porte monumentale en forme de gueule de lion pour barrer le chemin d’accès à son nid d’aigle. Le luxueux palais est entouré de terrasses, de jardins et muni de nombreux réservoirs qui servent tout à la fois de sources aux fontaines décoratives et de réserves d’eau en cas de siège. Dans les jardins, un abri sous roche est décoré de peintures murales aux personnages féminins, les « demoiselles de Sigiriya », vingt et une nymphes dénudées aux postures sensuelles dont les couleurs demeurent exceptionnellement vives.


Le projet de Kasyapa allait encore plus loin, puisqu’il imagina de créer une ville nouvelle, sur un plan rationnel. Au bout du compte, Kasyapa fut rattrapé par son crime, renversé et tué par son demi-frère qui rétablit Anuradhapura dans son statut de capitale. La Dent du lion et les bâtiments de la cité nouvelle furent reconvertis en un monastère bouddhiste qui perdura jusqu’au XIIIe ou XIVe siècle. Petit à petit, la ville s’éteignit. Sigiriya, répertorié comme site du patrimoine mondial par l’Unesco, est aujourd’hui le site historique le plus visité du Sri-Lanka.


A partir du VIIIe siècle, des communautés de marchands arabes s’installent dans les ports et introduisent l’islam dans le pays. L’île subit de nombreux raids de pirates arabes en provenance du golfe Persique. Il semble que ces assauts et les destructions de villes côtières aient considérablement affecté la vitalité économique de Ceylan. La zone tamoule, une fois restaurée après la nouvelle immigration de la décennie 770, reste relativement unifiée. A diverses périodes de l’Empire chola, les Tamouls de Ceylan dépendent de leurs cousins continentaux.


En 993, les Tamouls de l’Empire chola, dirigé alors par Rajaraja Ier, soumettent le royaume cinghalais. L’île de Ceylan en son entier devient province du Tamil Nadu, mais, en 1070, le roi cinghalais Vijaya Bahu chasse les occupants tamouls et transfère la capitale du royaume d’Anaradhapura plus au sud, dans la ville de Polonnaruwa, mieux protégée des raids tamouls. Vijaya Bahu et ses successeurs vont y construire un nouveau centre de rayonnement de la puissance cinghalaise.


Située, comme Anaradhapura, dans la province du Centre-Nord, la nouvelle capitale va rester ville royale plus de deux siècles. Inscrite au patrimoine mondial par l’Unesco, elle conserve sur plus de 100 hectares de très nombreux vestiges bien conservés de l’époque de sa splendeur politique, dont une chambre du Conseil royal. Mais ce sont surtout les témoignages religieux d’un autre siècle d’or du bouddhisme cinghalais qui font sa renommée. L’ensemble des quatre bouddhas monumentaux du Gal Vihara (XIe siècle), sculptés dans la roche, représentent le Bouddha dans des positions à la fois physiques et mystiques : debout, les bras sur la poitrine, observant la misère du monde et la souffrance ; assis et absorbé dans la méditation ; gisant dans l’extase mystique du nirvana. Divers temples et dagoba témoignent encore de l’omniprésence du bouddhisme dans la ville, dont les « maisons des images » remarquables par la qualité des sculptures.


Mais Polonnaruwa n’est pas qu’un hymne au culte de Bouddha. Assez paradoxalement, la cité royale cinghalaise abrite aussi les plus beaux temples hindouistes précoloniaux visibles aujourd’hui à Ceylan. Sans doute est-ce la conséquence de la destruction de la capitale tamoule de Jaffna par les Portugais qui nous a privés de cet héritage historique. Comme à Dambulla, cette présence hindouiste en territoire cinghalais est également le signe, sinon d’une idiosyncrasie religieuse, au moins de la coexistence pacifiée des rites et des populations dans l’ancienne Ceylan au-delà des périodes de conflits interétatiques ouverts. A Polonnaruwa, les temples de Siva, du plus pur style hindouiste dravidien traditionnel, en sont un témoignage imposant.

En 1215, un royaume indépendant tamoul se constitue autour de Jaffna. La dynastie Arya Chakravarti va y régner jusqu’à 1619, au prix de nombreux conflits avec les autres royaumes de l’île. Le règne exceptionnellement long de cette dynastie représente une exception dans une histoire politique troublée. Cette stabilité contribuera à renforcer le prestige et la richesse de la cité portuaire, qui s’impose comme une escale majeure de la route méridionale de la soie. En sus de ses activités de négoce, Jaffna exporte aussi des produits locaux, notamment les perles et les éléphants. La stabilité politique de l’Etat et la sécurité qu’elle garantit semblent avoir largement profité au développement et à l’exploitation de la riziculture, sans doute introduite à Ceylan par les Tamouls, et à laquelle les terres basses du Nord de l’île se prêtent particulièrement. Jusque vers 1258, la dynastie reconnaît la suzeraineté de l’Empire pandya puis s’en affranchit. C’est une ère de prospérité qui s’ouvre pour le royaume du Nord, qui s’accompagne d’un rayonnement culturel, d’une intense création littéraire et artistique, de la construction de nombreux temples hindouistes. Malheureusement, la prise de Jaffna par les Portugais en 1619 s’est accompagnée de destructions importantes du patrimoine précolonial, puis de la reconstruction du port et de la ville. Les temples hindouistes anciens et les monuments politiques de la dynastie Arya Chakravarti ont disparu.

Les XIVe et XVe siècles voient la naissance de centres urbains et de ports qui vont marquer toute l’histoire renaissante et moderne du Ceylan cinghalais.

Au XIVe siècle apparaissent les premières mentions de l’existence du port de Galle, au sud du pays. Il restera longtemps la principale cité portuaire de la zone cinghalaise avant d’être supplantée par Colombo, où les occupants européens successifs fixeront leur capitale. S’il ne reste rien de la période précoloniale, Galle est remarquable par la qualité architecturale tant de ses fortifications que de sa vieille ville. La forteresse constitue le plus grand ensemble militaire construit en Asie par les Européens. Galle est inscrite au patrimoine mondial de l'humanité par l’Unesco.

Kotte, « la forteresse » en cinghalais, naît au XIIIe siècle sur les marais qui bordent le fleuve Diyawanna Oya, à 10 kilomètres au sud de Colombo. Une position défensive favorable, la forteresse triangulaire étant bordée de marais sur deux côtés et de douves sur le troisième, lui permettait de s’opposer aux assauts des Tamouls de Jaffna. D’abord simple poste militaire, elle gagne en puissance jusqu’à devenir capitale d’un nouveau royaume. A l’arrivée sur la côte des Portugais en 1505, le roi de Kotte Parakramabahu VIII et les Européens concluent un pacte de non-agression et de commerce qui dure jusqu’en 1565, quand les Portugais s’emparent de la forteresse et de la ville. Il reste aujourd’hui de la forteresse et de sa vieille ville d’importants vestiges.

Un événement majeur se produit à la même période avec la fondation, au centre-sud de l’île, de la ville de Kandy qui fut d’abord une bourgade, centre d’un petit royaume plus ou moins indépendant comme l’histoire du Ceylan cinghalais en connaît tant, avant de devenir, en 1592, la « Grande Ville », capitale politique et religieuse de tous les Cinghalais non soumis à la puissance coloniale portugaise. Son Temple de la Dent de Bouddha, ou « Dalada Maligawa » construit aux XVIIe et XVIIIe siècles, figure parmi les lieux saints du bouddhisme. Tous les ans, un pèlerinage de dix jours, l’Esala Perahara, célèbre le souvenir et renouvelle le culte du Bouddha autour de la relique précieuse, dans une débauche de processions chamarrées menées par des éléphants. Outre le palais royal de Kandy, on visite, à proximité, les jardins botaniques royaux de Peradeniya, là où le roi Wickamabahu III transféra la résidence de sa cour. Ces jardins furent créés en 1371 puis abandonnés après la conquête par les Britanniques en 1815, mais reconstitués à partir de 1840. Outre le travail de l’homme, on peut expliquer la richesse, la variété et la belle venue des essences et des espèces présentes dans les jardins de Kandy par l’altitude (modérée : 500 mètres) qui tempère les excès saisonniers du climat, et fait par ailleurs un des charmes de la ville.

 

Durant près de trois siècles, trois puissances européennes vont se disputer le contrôle de Ceylan. Premiers arrivés dans l'océan Indien, ce sont les Portugais qui vont tout d'abord s'imposer, mais leur domination est contestée dès la fin du XVIe siècle par les Hollandais installés aux Indes néerlandaises pour y contrôler le trafic des épices. Apparus dans les eaux indiennes au XVIIe siècle, les Anglais, qui fondent alors Madras et Calcutta, ne peuvent que convoiter une île aussi proche du continent et aussi bien placée sur la route de l'Extrême-Orient.


1505 : Le navigateur portugais Lourenço de Almeida débarque à Colombo, en zone cinghalaise, et crée un comptoir pour le négoce des épices et de la cannelle. Progressivement, l’implantation commerciale débouche sur le contrôle politique et militaire du port. Les Portugais chassent leurs concurrents arabes de la ville.


1550 : Alfonso de Noronha est nommé vice-roi de Ceylan.


1554 : Les Portugais de Duarte de Eca entament la construction de la première forteresse de Colombo.


1565 : Les Portugais transfèrent de Kotte à Colombo la capitale de leur colonie. Le dernier roi de Kotte, Dharmapala, dit aussi « Dom João Dharmapala Peria Bandara », mourra en 1597, converti et premier roi catholique dans l’île…


1578 : Les Portugais achèvent les fortifications des ports de Colombo et de Galle (pointe sud-ouest de l’île). Dorénavant, toute la côte cinghalaise est sous leur contrôle. Cependant, un Etat indépendant cinghalais résiste dans la zone montagneuse centrale et la région de Kandy.


1587 : Rala Sinha, le roi cinghalais du royaume du centre, lance une offensive contre les Portugais de Colombo. Après sept mois de siège infructueux, il est obligé de se replier vers l’intérieur du pays.


5 mars 1589 : Le marchand et explorateur anglais Ralph Pitch fait escale à Colombo. C’est le premier Britannique à toucher le pays. Il deviendra un conseiller influent et un inspirateur de la Compagnie britannique des Indes orientales dès sa fondation en 1600.


1592 : Les Cinghalais résistants à la colonisation portugaise et repoussés vers l’intérieur du pays établissent à Kandy leur nouvelle capitale.


1602 : Le premier navire hollandais, commandé par le capitaine Joris van Spilbergen, touche l’île à Batticaloa, sur la côte est du pays. Dès le premier contact, les autorités du royaume de Kandy proposent au nouvel arrivant une alliance contre les occupants portugais. Les Hollandais donneront suite à cette offre, mais cinquante ans plus tard…


1619 : Les Portugais s’emparent de la ville de Jaffna, capitale des Tamouls, affaiblie par des troubles internes dus, semble-t-il, aux menaces que font peser les Portugais sur le royaume et à l’incapacité de la dynastie Arya Chakravarti à s’y opposer. C’est d’ailleurs un usurpateur, Cankili II (1617-1619) qui sera le dernier roi de Jaffna. Sa défaite met un terme à quatre siècles d’indépendance et de prospérité de la zone tamoule. Une fois la ville capitale prise, les Portugais contrôlent le Nord du pays. Ils verrouillent depuis Jaffna et Colombo toute la zone du détroit de Palk. Leur position forte dans le Sud de l’île à Galle, puis la fondation du port fortifié de Trinquemalay au nord-est, font d’eux les maîtres incontestés de l’escale de Ceylan et les exploitants monopolistiques des richesses exportées de l’île.


1639 : Les Hollandais prennent pied à Ceylan en s’emparant du port de Trinquemalay. Puis, en 1653, donnant suite à une demande d’assistance militaire du roi de Kandy, ils prennent Colombo et Galle, en chassent les Portugais et s’installent sur le littoral. Ces deux ports deviennent des relais stratégiques de la Compagnie des Indes néerlandaises.


1658 : Les Hollandais importent à Ceylan les premiers caféiers.


1781 : Les Anglais s’emparent du port de Trinquemalay à la faveur de la déclaration de guerre du Royaume-Uni aux Hollandais.


1782 : La bataille qui oppose les Français et les Anglais à Trinquemalay pose la question de la place  ou plutôt de l’absence  de la France dans l’histoire de Ceylan.

Les Français n’ont pas, aux XVIIe et XVIIIe siècles, de visées précises sur l’Extrême-Orient et se bornent généralement à des expéditions géographiques et scientifiques qui les amèneront à toucher Ceylan au passage.

En revanche, s’ils ont pris du retard sur les Britanniques et les Hollandais, ils sont entrés dans le grand jeu des Indes en 1642 avec la fondation par Richelieu de la Compagnie française des Indes orientales. C’est Colbert qui lance vraiment l’opération à partir de 1667, avec la l'installation du premier Etablissement français des Indes en 1668.

La stratégie française, qui se soldera par la conquête de territoires situés principalement sur la côte orientale de l’Inde (Karikai, Pondichéry, Yanaon) et au Bengale (Chandernagor), pose d’emblée le problème de la sécurité des voies maritimes dans le passage de la pointe du sous-continent, dont Ceylan tient la clef.

En 1672, François Caron tente donc d’installer une colonie à Ceylan. Huguenot français exilé et passé au service des Hollandais, Caron a été rappelé en France par Colbert, puis nommé en 1664 directeur général de la Compagnie française des Indes orientales. Sa tentative restera sans lendemain.

En 1782, l’amiral, bailli de Suffren, venu du mouillage de Batticaloa tout proche, s’empare du port et de la citadelle britannique de Trinquemalay, au nord-est de l’île dans le cadre d’une bataille terrestre puis navale. L’engagement naval, peu favorable aux Français, et l’arrivée prochaine de la mousson amènent Suffren à se replier vers Sumatra, laissant une garnison terrestre. Suffren, fin politique, passe une alliance de fait avec le gouverneur hollandais de Ceylan qui peine à résister aux harcèlements anglais. Pendant encore de longs mois, malgré une pénurie extrême de moyens à opposer aux escadres britanniques, Suffren va mener bataille dans l’océan Indien. Mais, dès 1783, le traité de Versailles, premier traité « mondial » qui règle à l’occasion de la fin des guerres d’indépendance des Etats-Unis tous les conflits pendant entre les puissances européennes, rend Trinquemalay aux Hollandais. Il n’y aura pas de Ceylan français pour couvrir la route des comptoirs de l’Inde.

 

C'est à la faveur des guerres engagées par la France révolutionnaire et de l'effondrement des Provinces-Unies des Pays-Bas qui en est la conséquence que les Anglais sont en mesure de compléter leur mainmise sur l'Inde, acquise depuis le traité de Paris de 1763, par la prise de contrôle de Ceylan dont ils vont faire au XIXe siècle une colonie d'exploitation modèle en la spécialisant dans la production du thé destiné à l'exportation. 


1796 : Profitant de la défaite des Provinces-Unies face aux troupes françaises du Directoire et de leur transformation en République batave sujette de la France et privée de la majorité de ses moyens navals et financiers, les troupes britanniques de la Compagnie des Indes débarquent à Ceylan et l'emportent sur les Hollandais dépourvus de tout appui de leur métropole.


1802 : La paix d’Amiens reconnaît officiellement la tutelle anglaise sur Ceylan, qui devient colonie de la Couronne britannique. Elle restera rattachée à l’Empire des Indes jusqu’en 1931. La capitale de la colonie est fixée à Colombo.


1815 : Les Britanniques s’emparent de la ville de Kandy, capitale du dernier Etat cinghalais indépendant. Ils règnent désormais sur l'ensemble de l’île.


1824 : Un premier arbre à thé est importé et planté dans les anciens jardins botaniques royaux de Peradeniya, à proximité de la cité royale de Kandy.


A partir de 1825 : Les Britanniques tentent de relancer à Ceylan la culture du café, que les Hollandais avaient introduite à une échelle réduite. Un système économique nouveau d’exploitation des terres se développe, celui des grandes plantations. En raison du climat défavorable et de maladies sévères des arbres, la production de café reste décevante. En 1869, l’épidémie de rouille du café ruine cette activité.


A partir du milieu du XIXe siècle : Les Britanniques dotent Ceylan d’un réseau de voies ferrées qui ceinture au trois quarts l’île et desservira les zones centrales présentant un intérêt économique majeur, notamment celles des plantations, au fur et à mesure de leur développement.


1867 : Les Britanniques implantent à Loolecondra 18 acres d’arbres à thé importés de l’Inde septentrionale. Cette nouvelle culture se développe rapidement sur les flancs des montagnes centrales de l’île, grâce à un climat favorable. En raison des conditions climatiques locales et des habitudes de consommation des amateurs anglais, débouché naturel de la production cinghalaise, les planteurs anglais se spécialisent dans le thé noir, sachant que thé vert ou thé noir n’est qu’une question de fermentation avant dessiccation des feuilles. Les Anglais aiment leur « breakfast tea » bien fort…

En quelques années, le thé devient l’une des premières productions et l’une des principales ressources commerciales de la colonie.

Simultanément, les Anglais développent avec succès la culture de l’hévéa, l’arbre à caoutchouc qui reste encore aujourd’hui une des principales activités du pays. Or, la cueillette du thé et l’exploitation de l’hévéa nécessitent une main-d’œuvre nombreuse. Les Anglais transfèrent donc à Ceylan (sur une base d’un « volontariat » très théorique) des populations tamoules issues de l’Inde du Sud. C’est l’origine des « Tamouls indiens ».


1873 : Première exportation de thé de Loolocondra. Le thé de Ceylan entre dans l’Histoire. La première usine de transformation est construite en 1884. En 1890, Lipton investit à Ceylan, en achetant des plantations destinées à approvisionner ses magasins de détail en Grande-Bretagne.

La possession du Sud de l’Inde et de Ceylan fait germer dans l’esprit du colonisateur le rêve pharaonique pour l’époque de relier l’île au continent, distant de trente kilomètres. L’idée n’est pas nouvelle, puisque le poème épique hindou de Ramayana, écrit en sanscrit, en attribue l’invention à Rama, l’un des avatars de Vishnou. Afin de libérer Sita, sa dulcinée retenue prisonnière à Ceylan, Rama et Hanuman, le dieu-singe avec qui il a fait alliance, font construire un pont à travers le détroit. 

Au début du XIXe siècle, on se borne à envisager l’aménagement du détroit de Palk afin de faciliter le franchissement des passes. Puis vient l’idée d’un pont qui permettrait de réaliser une voie ferrée continue. La South Indian Railway Company, qui a construit et exploite les lignes ferroviaires du Sud et du Centre de l’Inde, se charge des investissements. Le projet reste interrompu, car seuls deux tronçons peuvent être réalisés entre le continent et l’île indienne de Pamban d’une part, Ceylan et l’île de Mannar d’autre part. Le reste de la traversée se fait par ferry. La ligne Chennai-Colombo fonctionne ainsi jusqu’en 1965, année où un cyclone détruit les installations situées à l’extrémité de la ligne, côté indien.

A défaut de restaurer cette voie, le gouvernement indien vise aujourd’hui à nouveau à rendre plus sûres les liaisons maritimes et à faciliter le passage du détroit à des navires de plus gros tonnage en draguant les fonds. Cette opération permettrait de raccourcir de 400 kilomètres le passage d’une côte à l’autre du pays. Le projet, qui date de 2001, n’est pas achevé.

 

La puissance impériale britannique connaît son apogée au début du XXe siècle, mais, dès l'entre-deux-guerres, les peuples colonisés commencent, en Asie, à revendiquer une autonomie comparable à celle octroyée aux dominions blancs au cours du siècle précédent. Comme l'Inde voisine où la contestation s'organise désormais autour du Parti du Congrès de Gandhi, Ceylan espère trouver les voies d'une décolonisation pacifique. 


1931 : la Couronne britannique octroie à l’île de Ceylan un statut d’autonomie interne par rapport au reste de l’Empire.


Dès les années trente : Un regain de tension se développe entre Tamouls et Cinghalais, dont la cause n’est pas seulement la rivalité millénaire des religions et des ethnies, mais aussi une conséquence du mode de gouvernement de la colonie par les Anglais depuis la décennie 1820.
En effet, durant la période coloniale, les Anglais s’appuient sur la minorité tamoule et facilitent son accès à l’éducation secondaire et supérieure. La puissance coloniale crée de nombreux collèges en zone tamoule et même des universités à l’anglaise. Les seuls et rares ressortissants de l’île de Ceylan autorisés à poursuivre leurs études en métropole dans les prestigieuses high schools et universités du Royaume-Uni sont tamouls.

Par conséquent, les Tamouls sont beaucoup plus nombreux que les Cinghalais à pratiquer correctement la langue anglaise. Ils forment donc naturellement l’ossature de l’administration locale, tant administrative que judiciaire. Leur prééminence sociale détermine progressivement une domination économique sur leurs compatriotes cinghalais, privés de tout appui de l’administration dans leurs affaires commerciales.


Dans ces années trente : G.G. Ponnambalam, un avocat tamoul, fonde le All Ceylon Tamil Congress. Conscient qu’une accession à l’indépendance et à un régime démocratique basé sur le principe « un homme, une voix » représenterait une menace pour la minorité tamoule, il milite pour l’octroi à la majorité cinghalaise de 50 % des représentants à une future chambre, les 50 % restants devant revenir à l’ensemble des minorités, tamouls inclus.

A l’inverse, son principal adversaire, Solomon Bandaranaike, avocat lui aussi, s’impose comme l’un des leaders de la majorité cinghalaise et, bien entendu, défend le principe d’un homme, une voix.


Le débat entre les hommes politiques se situe sur un plan juridique et constitutionnel et, officiellement, les partis qui commencent à se structurer prônent une transition non-violente vers l’indépendance, mais les propos racistes et insultants de l’un et de l’autre enveniment la situation. Des échauffourées éclatent sporadiquement et culminent en 1939 après un discours particulièrement violent de G.G. Ponnambalam.


La seconde guerre mondiale met un terme momentané au débat politique local, mais, dès 1944, le Royaume-Uni instaure la commission Soulbury, chargée de concevoir une constitution et les modalités d’une transition politique vers l’indépendance de Ceylan. La commission siège de 1944 à 1948. La minorité tamoule s’inquiète à nouveau de son futur traitement par la majorité cinghalaise et craint une discrimination sociale, administrative et politique. A la veille de l’indépendance et de la convocation des élections, la commission Soulbury rejette finalement la demande de la minorité tamoule. Les élections se tiendront sans quotas de sièges réservés aux minorités.

 

L'indépendance de Ceylan correspond à une période difficile, car les Cinghalais ont bien l'intention de prendre leur revanche sur les Tamouls qui, à leurs yeux, ont été favorisés par l'occupant britannique. Albion n'avait fait, selon un programme classique, que « diviser pour régner », mais – comme à Chypre ou en Inde – les résultats se révèlent, une fois venu le temps de l'indépendance, tout à fait calamiteux. Après une longue période d'affrontements meurtriers, les deux composantes de l'Etat srilankais vont cependant parvenir à la mise en œuvre des compromis nécessaires au rétablissement de la paix civile. 


Février 1948 : L’île de Ceylan accède donc à l’indépendance, tout en gardant un lien privilégié avec le Royaume-Uni dans le cadre du Commonwealth avec statut de dominion. Dès l’origine, le climat politique local se confirme tendu, sur fond de la victoire électorale massive obtenue tout naturellement par les partis cinghalais. La majorité cinghalaise est animée d’un esprit de revanche, car elle considère que l’occupant anglais l’a mal traitée en privilégiant les Tamouls dans les domaines sociaux, éducatifs et administratifs. La minorité tamoule craint des représailles.


Dès 1949 : Les « Tamouls indiens », dont le statut n’était pas prévu par les textes régissant les modalités d’accession à l’indépendance, sont décrétés apatrides par le gouvernement de Ceylan. C’est le premier acte formel d’une politique nationale anti-tamoule.


1956 : Le gouvernement, soutenu par sa majorité parlementaire cinghalaise, instaure une politique qui favorise l’accès des bouddhistes (les Cinghalais) aux universités et à la fonction publique. Une loi organique promeut le cinghalais comme langue officielle de l’île et le bouddhisme comme religion de l’Etat, la langue tamoule et l’hindouisme n’étant que tolérés et, théoriquement, protégés par l’Etat. A compter de ce moment, les Tamouls perdent de facto le contrôle de l’administration locale, y compris dans les territoires où ils sont majoritaires. Aux yeux de nombreux Tamouls, le Cinghalais, de rival, devient l’oppresseur, voire l’occupant.


26 septembre 1959 : Solomon Baidaranaike, Premier ministre cinghalais depuis 1956 et adversaire historique de Ponnambalam dans le débat sur les quotas de représentation, est assassiné par un moine bouddhiste dont on ne connaît pas les motivations. Peut-être Baidaranaike n’était-il pas allé encore assez loin ?


Années soixante : Faisant suite à des accords entre l’Inde et Ceylan, Ceylan accorde la nationalité cinghalaise à 40 % environ des « Tamouls indiens ». Plusieurs dizaines de milliers d’entre eux sont en revanche rapatriés en Inde et retournent au Tamil Nadu. Ce n’est qu’au cours des années quatre-vingt-dix que la quasi-totalité des Tamouls indiens aura obtenu la nationalité sri-lankaise.


1961 : Le gouvernement central durcit à nouveau sa politique, nationalise les écoles tamoules et impose aux Tamouls l’obligation d’apprendre la langue cinghalaise.


1972 : L’île de Ceylan promeut une nouvelle constitution qui proclame l’indépendance complète du pays sous le nom de république socialiste démocratique du Sri-Lanka, « l’Ile du bonheur », en mémoire au nom de Langka ou Srok Langka porté par l’île dans les poèmes indiens brahmaniques anciens.


2010 : Depuis l’élection présidentielle, le pays connaît une paix civile sans accrocs.


Aujourd’hui : Le Sri-Lanka applique et respecte sa loi organique sur les langues. Le cinghalais et le tamoul sont les deux langues officielles du pays. Chacun peut rédiger tous documents et ester en justice dans sa langue. Un statut particulier est reconnu à l’anglais, qualifié de « langue de lien » et maîtrisé par tous les fonctionnaires et représentants de l’Etat amenés à être en contact avec les membres de l’autre ethnie.


La paix a permis aux zones agricoles tamoules et aux régions cinghalaises frontalières, victimes de la guerre civile et de menaces perpétuelles, de retrouver une pleine productivité. Dans ce pays où la population rurale représente encore 80 % de la population totale et les agriculteurs ou éleveurs 60 % environ de la population active, les productions vivrières ou à vocation industrielle et d’exportation ont retrouvé leur niveau d’avant la guerre. Le riz, la canne à sucre, les épices bien entendu, la noix de coco, mais aussi les bœufs et le poisson de l’aquaculture marine ou d’eau douce constituent des ressources importantes du pays à l’exportation. Le latex est désormais majoritairement transformé sur place.


En sus de l’industrie du caoutchouc, très florissante et très fortement exportatrice, le Sri-Lanka contemporain a réussi à se doter d’industries de transformation de produits locaux qui lui permettent de créer localement de la valeur ajoutée : industrie agro-alimentaire, tabac. Et, bien entendu, la tradition du thé de Ceylan se perpétue…


Le gouvernement encourage toutes les activités de service et de nouvelles technologies que connaissent les pays occidentaux et l’Inde toute proche. Le Sri-Lanka mise aussi désormais sur le développement du tourisme et tout est fait pour garantir le meilleur accueil. Mais on sera heureux de relever que, plutôt que de favoriser un tourisme de masse et de bétonner ses côtes comme d’autres nations en ont commis l’erreur, les héritiers de Ceylan, la plus que bimillénaire, préfèrent mettre l’accent sur un tourisme « intelligent » où se mêle la visite des richesses patrimoniales à celle des plantations de thé avec dégustation locale des produits, ce qui constitue la variante locale de notre oeno-tourisme…

 
 
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